Ma lettre à M. Blanquer, et à tous nos responsables politiques !

 

Cher Monsieur, 

J'enseigne dans l'Education Nationale depuis 20 ans. Passionnée par ma matière, j'ai la vocation d'enseigner depuis mon plus jeune âge et j'apprécie le contact avec les jeunes.

 

J'ai passé mon CAPES, concours de niveau BAC + 5, en 2000, avec brio.

Très investie dans mon travail, je réalise quelques 40 à 45 heures par semaine, comptabilisant mes heures de présence élèves, travaux de recherches, lectures diverses (textes, programmes, actualité etc.), préparations de cours, corrections de copies, réunions, coups de fil, gestion des mails, paperasse et bilans en tous genres etc. 

Je gagne aujourd'hui 2200 euros nets. En début de carrière, avec mon super niveau d'études, je gagnais quelques 1300 euros nets / mois. 

Vivant dans le sud de la France, célibataire, et sans enfants, lorsque je retire mon crédit (qui me reviendrait d'ailleurs moins cher qu'un loyer), mes charges obligatoires (assurances, factures eau, edf, telephone-internet) et mes impôts (pour lesquels je n'ai jamais eu la possibilité d'avoir une quelconque réduction car je ferais partie des "privilégiés" qui gagnent bien leur vie !), il me reste 200 euros pour vivre. Pour me nourrir et me transporter, me vêtir, m'occuper de moi, avoir un peu de loisirs...Mais aussi acheter et entretenir mon matériel professionnel (pc, imprimante, cartouches, stylos, cahiers, livres...). En gros, je remercie mon banquier de m'autoriser un découvert tous les mois pour à peine survivre.

Et le comble, c'est que si je suis malade, on me retire 100 euros parce que j'ai un jour de carence... je n'ai pas le droit d'être malade. Ces 100 euros me coûtent... Mieux vaut aller contaminer mes élèves, ou m'effondrer devant eux... dans la pénombre de nos salles mal équipées, non climatisées, mal chauffées, où nous entassons des dizaines des jeunes et enchaînons les cours tout au long de la journée parfois sans avoir le temps d'aller faire une pause toilettes...

Passons...

Lorsque j'ai passé le concours, je me disais que j'aurais la sécurité de l'emploi, mais pas que. Je me disais que j'aurais un métier prestigieux, valorisé, apprécié. Le métier de mes rêves. A l'époque, prof, c'était la panacée ! Je me disais que je ne manquerais jamais de rien. Je me disais que j'aurais un peu de temps libre pour profiter de la vie. Que je gagnerais suffisamment bien pour avoir une jolie maison et prendre des vacances sympa chaque année. 

Mais surtout, je me disais que je serais importante et utile pour tous ces jeunes que j'aiderais au quotidien. Que grâce à moi, ils accèderont à la réussite, ils auront une belle vision de l'avenir, et ils prendront confiance en eux. Qu'ils se rappeleront mes enseignements parce qu'ils étaient efficaces et vraiment formateurs, pas tant pédagogiquement mais humainement. Parce que c'est l'humain qui reste, à terme, pas la rentabilité...

20 ans après, j'en suis là : je compte l'argent tous les mois pour m'en sortir, j'accumule les heures supplémentaires, quand je peux en faire, auquel cas j'ai l'impression que je me retrouverais contrainte d'emménager dans un studio, à 44 ans avec un bac +5 (et mes centaines de bouquins à stocker!)...Je me contrains au quotidien. Je ne me paye de vacances que si j'ai fait plein plein d'heures supplémentaires. Je travaille comme une forcenée. Ma famille s'en plaint. Mes amis ne comprennent pas...

Personne ne me comprend, d'ailleurs. Je me sens "à part", en décalage par rapport à une société qui reste persuadée que je passe mon temps...en vacances. Je me sens oubliée, sâlie, mal-aimée. Je vis mal mon portefeuille vide, mon découvert mensuel, mais aussi cette défiance, cette arrogance permanente vis à vis de mon métier. Cette méconnaissance et cette agressivité, largement entretenues par les discours médiatiques et politiques de ces dernières années.

Je me dis que je n'ai pas fait des études pour "ça".... 

Je ne comprends pas pourquoi mon salaire est gelé depuis une dizaine d'années. Qu'ai-je fait pour mériter cela? 

Je suis une prof investie, j'organise des voyages, des activités, je fais plein de choses.

Et je suis fatiguée.

Parfois, les parents me remercient. Les élèves, eux, m'apprécient beaucoup et me font confiance (ouf ! au moins ça !).

Alors pourquoi est-ce que je me fais traiter de "feignasse", de "gauchiste", de "nantie", de "raleuse" et j'en passe, quand j'essaie de porter mes idées et de défendre l'institution et les valeurs auxquelles je crois? Pourquoi est-ce que ma parole n'a pas de valeur pour le public et mes responsables politiques, alors qu'on accepte bien que je la donne à longueur de journée à mes élèves? Pourquoi est-ce que j'ai l'impression de devoir me censurer, de devoir bien rentrer dans le moule, parce que je ne suis qu'une privilégiée ?  

Je suis privilégiée alors que je n'ai pas d'aides, de primes, de CE, de 13e mois, de mutuelle prise en charge, de jour de carence pris en charge, de frais professionnels pris en charge?

Je suis privilégiée d'avoir dû quitter ma région en début de carrière et muté au gré des besoins du système qui ne regardera jamais les situations humaines et familiales ? 

Ca c'était pour la partie qui me concerne... 

 

Parlons maintenant de notre jeunesse... peut-être que ces arguments-là, vous les entendrez? 

20 ans après, je constate la dégradation du système dans lequel j'ai évolué. Mes classes sont de plus en plus chargées, alors que j'enseigne l'anglais et que je dois faire de l'oral..Soit... Je n'ai pas de réponse individuelle à apporter à mes élèves en difficulté parce que

1) je n'ai pas le temps (j'enchaine les cours comme à l'usine),

2) j'ai trop d'élèves (presque 200 chaque année !),

3) je n'ai pas de moyens : on ne me dédouble pas mes cours de langues,alors qu'on me demande de faire de l'oral...on ne me donne pas d'heures pour faire de la rémédiation...

Par contre, j'entends bien assez souvent que les petits français sont nuls en anglais, et que ça doit être la faute des enseignants...Parce que c'est toujours la faute des enseignants... Comme lorsqu'il y a le souc en classe : c'est la faute de l'enseignant, et pas du système qui nous contraint à éviter les sanctions et oblige des jeunes à suivre des parcours qui ne leur correspondent pas !

Ajoutons à cela...

-On ne me donne pas de budgets pour des sorties, des voyages, des ouvrages de rémédiation... Il n'y a pas d'argent. Même mes plus beaux projets (découverte de la citoyenneté européenne, découverte de la littérature Shakespearienne...) ont été financés par...les parents ! (tant pis pour ceux qui n'ont pas pu...). 

-On ne me met pas de personnel à disposition pour compenser les failles du système, aider un jeune un peu lent, réexpliquer une leçon à un jeune qui n'a pas compris ou qui a été absent. Et pourtant, il est des systèmes, des pays, où cela coule de source ! Pas chez nous... chez nous, les jeunes entrent dans le moule, ou pas. On les laisse sur le carreau. Et croyez-moi, les laisser sur le carreau, ce n'est facile pour personne, ni pour eux,  ni pour nous qui devons les gérer avec leur colère, leur désarroi, ni pour leurs camarades d'ailleurs... 

Aujourd'hui, enseigner, c'est gérer la masse au quotidien... Parler pour la masse, pour un groupe... Difficilement des individus. Alors, j'ai beau envoyer des mails à mes élèves absents ou en difficultés, je ne peux pas compenser à moi seule cette défaillance du système. Et ce n'est pas ce qu'ils attendent. Et quand les parents me demandent ce qu'on peut faire pour les aider.. et bien, je suis scotchée. Que dire? Quelle école proposer? Quelle rémédiation ou aide apporter? Je peux prendre leur enfant de temps à autre, mais les lacunes sont parfois telles que c'est impossible. Nous avons trop d'élèves largués et trop peu de temps et de moyens pour nous en occuper !

Lorsque je suis professeur principal, je me vois obligée de dire à des élèves qu'ils n'ont pas le niveau requis...mais qu'ils passeront quand même à la classe supèrieure parce que  1) y'a pas grand chose d'autre à faire  2) de toute manière tout le monde va passer à la classe supèrieure, le redoublement c'est traumatisant et inutile (parait-il !). Ca c'est nouveau, c'est sorti ces dernières années... Et pourtant, des redoublements efficaces et utiles, j'en ai vus !

Auparavant, on faisait redoubler ou on orientait les élèves en difficultés.. On avait des places dans des écoles spécialisées, des écoles professionnelles, et on ne dévalorisait pas certaines filières pourtant porteuses ! 

Aujourd'hui, on demande à nos jeunes de rentrer dans les cases, on les laisse accéder aux classes supérieures, on les laisse croire qu'ils ont le niveau... On leur donne le brevet, puis le bac, en s'alignant sur les chiffres dictés par le Ministère et utilisant des grilles pour le moins complaisantes ! Parce que le but de l'enseignement, c'est de faire du chiffre : la rentabilité. Conclusion, tout le monde a le bac, mais personne n'a le niveau suffisant pour être véritablement compétitif sur le terrain, et les patrons deviennent fous... Je vois même des élèves en BTS et en DUT qui ne savent toujours pas écrire une phrase convenable, et qui auront ce bac+2. Alors quoi? tout va bien, on continue comme ça? 

 

J'aurais aimé pouvoir proposer d'autres alternatives à mes élèves fragiles. J'aurais aimé pouvoir les aider quand ils ont connu leurs premières difficultés, ou bien leur expliquer qu'ils peuvent aller faire telle ou telle formation, qu'elle les amènera au succès, qu'ils trouveront un emploi et s'inséreront dans la société sans problème. J'aurais aimé leur dire que leurs notes sont réellement le reflet de leur valeur, pédagogiquement parlant, d'une part... Mais aussi qu'il n'y a pas que  ces notes, qui comptent... que la valeur d'une personne, et sa réussite, ne dépendent pas que de ces notes mais plutôt du parcours qu'ils réaliseront au sein de l'institution.

J'aurais aimé que l'institution propose des ponts, des portes de sortie, des portails pour tous. Pas qu'on nous parque tous ces jeunes dans nos classes, alors qu'ils ne savent pas pourquoi ils sont là  et qu'ils ne croient pas au système... ils ne sont pas dupes !

Et plus ça va, plus les réformes s'accumulent...stériles... inutiles...car ce ne sont jamais les bonnes décisions qui sont prises, et pour cause, ce sont des décisions BUDGETAIRES avant tout. Parce que l'école coûte cher... les profs coûtent cher... un élève chaque année, aussi, ça coûte cher.

Mais doit on comptabiliser vraiment ce qui est de l'ordre d'un investissement pour notre avenir, pour l'avenir de la France? Est-ce  que ce mode de pensée est vraiment le bon?

Je ne suis pas en adéquation avec ce mode de pensée.

Je pense que je gère de l'humain au quotidien, et je vois ces yeux vides et tristes parfois, je reçois aussi des parents perdus, en colère, que j'affronte, souvent seule, parfois avec des collègues... pour porter nos valeurs, et leur trouver des solutions. Nous vivons des drames avec les familles, par moments. Et nous les vivons seuls avec eux. Nous tâchons tant bien que mal de leur trouver des solutions... mais l'institution ne nous donne pas de clés. Nous innovons... Nous orientons... Nous conseillons... Nous gérons les frustrations des uns et des autres, et les nôtres qui en découlent !

 

Mon métier est devenu difficile...

Physiquement...Parce qu'on n'arrête pas de courir, surchargées de tâches en tous genres (qui se sont accumulées ces dernières années).

Moralement... Parce que se dire qu'on doit commencer sa deuxieme journée le soir en rentrant du boulot, ou sacrifier un dimanche pour les corrections de copies, ça ne fait jamais du bien au moral. 

Humainement... Parce que j'ai l'impression de faire de l'usine et de délaisser ces jeunes que j'aimerais tant aider.

Nerveusement... Parce que je passe mes journées dans le bruit et l'inconfort, à gérer les injonctions et les attentes des uns, les humeurs et les difficultés des autres. Et que je suis crevée... crevée de toutes ces heures devant tant d'élèves, mais aussi toutes les heures après, à galérer avec les photocopieuses, le matériel, les réunions stériles et tout le reste. Et surtout crevée de ce que la société me renvoie. 

Egalement parce que je me sens déconnectée, financièrement et socialement. 

Et parce que je me sens à la fois ignorée, dénigrée et inutile. 

 

Mon métier est devenu difficile, parce que l'on creuse le nid des inégalités et des injustices, à coups de réformes stériles non réfléchies, juste destinées à "marquer d'une empreinte ou d'un nom" l'Education Nationale.

 

Comment pensez-vous nous permettre un jour de redonner de la qualité et de la crédibilité à notre système éducatif?

Comment pensez-vous remotiver les troupes (enseignants, parents, élèves) ?

Comment pensez-vous assurer à la France ce à quoi elle a droit , c'est à dire une société où chacun trouvera sa place et pourra apporter "sa pierre" ? 

Plutôt que de réformer en fermant les yeux sur la réalité du terrain, tous ces gens qui, comme moi, se retrouvent à gérer l'ingérable, l'impensable, tout ce dont vous n'êtes jamais informés au nom du "pas de vagues", pourquoi ne pas entrer en concertation avec nos syndicats et des collectifs de professeurs pour mettre enfin en place les bonnes mesures, celles qui permettront de revaloriser nos métiers et nos diplômes, de permettre à chacun d'accéder au niveau et domaine d'études qui lui convient plutôt que celles qui vous permettront de faire des économies.

On ne fait pas d'économies sur le dos de la jeunesse d'un pays.

Notre jeunesse, c'est notre avenir.

L'avenir de notre jeunesse, il est dans les mains des enseignants, ces personnes-mêmes que vous "dézinguez" au quotidien avec vos alliés les médias, alors que nous pourrions travailler tous ensemble, dans une même optique. 

Pour l'école de la confiance, nous avons besoin de votre confiance, de celle de la société toute entière.

Et avoir confiance, c'est échanger.

J'ose espérer que l'échange sera un jour possible. 

Une enseignante désabusée. 

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