Depuis la rentrée, certains de mes collègues courageux (comme moi) et moi-même, nous nous "stupéfions" de la motivation et l'attitude de nos nouveaux arrivants en 2de.

Qu'ils soient faibles, c'est une chose qui n'est pas nouvelle... J'en suis, par exemple, à reprendre comment on dit sa nationalité et son âge en anglais...Soit...

Mais il est un phénomène nouveau cette année : nos "lycéens" ont des attitudes de collégiens, et c'est pour moi (et pas que !) un vrai bond en arrière, un retour au collège... 

Bon, après tout, certains avaient pour notes l'an dernier, en 3e, des COULEURS... J'en ai même blagué avec eux lorsqu'ils m'ont annoncé ça en début d'année, leur demandant s'ils étaient passés directement du primaire au lycée... 

Des couleurs en 3e, quoi... Je veux bien des expérimentations pour ne plus trop choquer ces pauvres petits mais en 3e, l'année du brevet, un an avant le lycée??? En gros, y'a un tiers de nos élèves qui, l'an dernier avaient sur leur bulletin une pastille verte, orange ou rouge !!! 

Et j'ai étrangement un tiers de mes élèves qui ne notent que leur PRENOM sur leurs copies, là où ils auraient déjà dû apprendre il ya longtemps qu'on note SON NOM ET SON PRENOM sur sa copie. 

Du coup, nos petits nouveaux tout droit arrivés du primo-collège, ils sont méga immatures ! (mais plus immatures que l'ado moyen, quoi...)

Voilà qu'ils crient dans les couloirs, qu'ils "jouent" à se battre, qu'ils se chipent leurs affaires en classe  (notamment un paquet de chips, pourtant interdit dans l'enceinte de l'établissement), qu'ils dégradent notre matériel (déjà piteux) dès que nous avons le dos tourné, et qu'ils ricanent à tout bout de champ. 

Voilà qu'ils parlent tous en même temps, sans jamais lever la main, et se croyant TOUS seuls au monde.

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Je déploie une énergie monstrueuse pour 1) en placer une 2) canaliser leur énergie 3) leur rappeler les règles qui doivent nous permettre de fonctionner 4) me mettre en colère (ce qui ne m'arrivait plus ces dernières années !) pour les calmer et les impressionner.

J'ai l'impression d'être flic, gardien de zoo...comme lorsque j'étais au collège !

Je me fâche souvent, cette année, et je sors VIDEE de mes sessions de cours... 

A tel point que mes collègues ne me reconnaissent pas, mais ne se reconnaissent pas non plus.

Aujourd'hui, le 18 septembre, après seulement deux semaines de cours, une de mes collègues de langues, que j'admire pour son professionnalisme, son sang froid, son amour du métier aussi, a quitté sa salle...en larmes ! Elle a planté ses élèves, là, sur le carreau, après s'être entendu contester les règles du lycée ("rangez votre portable", "où sont vos affaires?"), d'abord, mais aussi, s'être faite insulter de "ta race" (j'avais pas entendu ça depuis quelques années non plus...) et avoir reçu un projectile dans le dos, qui, en rebondissant dans l'écran de l'ordinateur a atterri dans son oeil !

Comment est ce possible? 

Il s'agit purement d'attitudes inadmissibles qualifiées d'agression... 

Comment des gosses qui arrivent au lycée, et devraient avoir été "triés" (même si c'est de moins en moins le cas...) peuvent ils se comporter ainsi?

Brans-le-bas de combat... 

Me voilà, avec mon collègue d'histoire, en renfort... façon militaire... à récupérer les gosses et les sermonner pendant 45 minutes...le temps que le chef d'établissement se libère et intervienne.

"ouaiche; m'dame, on peut sortir?!"  

MAIS QUEL CULOT !

-Et bien, non, vous ne sortirez pas... 

"on peut s'asseoir?"

-Non, vous resterez debouts, et vous vous tenez TOUS correctement (certains étaient affalés sur les tables ou les murs !)

Le comble? certains ricanaient... ça les amusait... C'est incroyable...Ils sont stupides et en plus, insensibles... Voir leur prof partir en larmes, ça ne les a même pas touchés.

Notre chef adjointe est intervenue. Nous avons au moins cette chance d'avoir une direction qui nous suit, nous soutient, nous fait confiance, et elle a eu le discours qui s'imposait, qui les a touchés... à tel point qu'un élève a "balancé" publiquement le nom du coupable (nous étions scotchés...), et que tous se sont effectivement calmés et engagés à se comporter comme des lycéens désireux de réussir leur scolarité, car c'est tout de même pour ça qu'il sont ici, avec nous...

Après cela, je suis retournée en salle des profs. Mon temps de pause était terminé, je n'avais pas corrigé mes copies ni mangé un bout avant de reprendre. Mais peu importe... Il est de notre devoir d'intervenir lorsque l'un des notres est menacé, lorsque l'équilibre de l'établissement, et celui de tous les jeunes que nous encadrons, sont déstabilisés. Alors, on ne compte pas les heures, on n'écoute pas l'estomac, la vessie, et tout le reste... On agit, et réagit. Vite, et du mieux que possible.

Je me demande comment nous avons pu en arriver là...

Comment des élèves ont pu arriver avec aussi peu de respect, de tenue, de considération.

Parfois, je me dis que la société, nos responsables politiques, tout ce contexte, sont largement responsables : personne ne respecte l'enseignant, cet être fainéant et rétrograde, toujours en grève, à se plaindre qu'il est sous-payé. C'est tellement l'image que l'on donne de nous... Comment voulez vous que nos jeunes nous écoutent, nous respectent? 

Je me dis aussi que le système, à force de privilégier leur bien-être, de nous donner comme consigne de ne surtout pas les perturber, les pauvres, c'est assez traumatisant les notes, l'école etc... , à force de les laisser passer de classe en classe, mais aussi "sévir" sans jamais être vraiment sanctionnés ou exclus (il faut des choses très graves pour qu'ils soient exclus - qu'ils blessent un enseignant, par exemple !), à force de leur laisser croire qu'ils ont à la fois le niveau requis et l'attitude adéquate pour prétendre passer le baccalauréat, ce diplôme que, de toute manière, ils auront quoiqu'ils fassent... et bien à force de laxisme et de passivité, nous n'avons plus aucun cadre solide à proposer à notre jeunesse, nos futurs citoyens.

Et nous nous battons au quotidien pour fixer ce cadre, pour être crédibles, pour leur donner confiance...mais quand la société, et leurs parents aussi, contestent notre rôle et notre légitimité, discutent de toutes nos décisions et propositions, comment pouvons-nous parvenir à nos fins?

L'ère de l'enfant roi fait du mal... Aux enseignants qui subissent ces attitudes ascolaires et inadmissibles, d'abord. Mais aussi, au enfants eux mêmes, car ils seront les premiers à souffrir, plus tard, lorsque le mur se dressera, lorsqu'ils ne parviendront pas à leurs objectifs et verront leurs espoirs déchus. Parce que ces jeunes contestataires à qui tout est dû et on ne peut pas dire "stop" ou "non", ils auront énormément de mal à s'insérer dans la société, à accepter les ordres d'un éventuel employeur, à appliquer des règles de base (faire son travail, avoir son matériel professionnel, arriver à l'heure etc..?) s'ils n'ont pas pris l'habitude à l'école.

C'est notre rôle, et nous travaillons tous, en équipe, durement, en vue de cette insertion de nos jeunes dans la société.

Mais bon sang que c'est dur, qu'on se sent seuls, qu'on se sent démunis, quand on en a 35 devant nous, qu'on n'arrive pas à s'occuper de tous comme on le voudrait et qu'ils nous donnent autant de fil à retordre parce que l'éducation de base, le sens du respect et surtout un cadre leur manquent !

Bon sang que c'est fatigant de se trouver devant des jeunes que l'on sent perdus, d'une manière ou d'une autre. Soit parce que les attitudes de leurs camarades les dépassent, soit parce qu'ils ne comprennent pas les règles de vie commune et continuent de s'estimer "seuls au monde" dans des groupes massifs dans lesquels ils doivent s'intégrer, soit parce qu'ils se sentent même persécutés, tellement la règle est "hors de leur système" et tellement l'instruction que nous leur proposons leur parait n'avoir aucun sens et aucune utilité.

 

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J'ai trois classes de 2de cette année.

J'affronte les incivilités, l'excitation, avec tout le professionnalisme que mon experience m'a apportée, mais non sans une perte extreme d'énergie et de confiance en l'avenir de mon métier et de mon efficacité.

Je me sens démunie, isolée, incapable de changer les choses, parce que cela se joue à un autre niveau...

Mais je me bats, justement, pour que le message passe... pour aider ceux qui le veulent bien...en sauver aussi quelques uns...

Mais je suis déjà crevée, après deux semaines de reprise seulement, cette année...

Un bon gros dodo s'impose, je vais me coucher à 20h ce soir.